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Baobab & Société

Mon beau sapin… n’a jamais vu la neige de sa vie

Sous le soleil d’Afrique, l’imaginaire hivernal de Noël révèle l’un des angles morts de la mondialisation culturelle.

Dakar, 30 degrés. Des ours blancs décorent l’hôtel et des rennes ornent les vitrines. Noël sous les tropiques pose une question simple : l’universel peut-il ignorer le local ?

L’image est restée vive. Dans un hôtel de Dakar, une jeune décoratrice installe avec application des sapins synthétiques, des guirlandes argentées et, surtout, un trio d’ours blancs. Vision familière, certes, mais étrangement déplacée sous un soleil de 30 degrés, dans un pays où les palmiers, les filaos et les bougainvilliers dessinent l’horizon. Cette scène résume l’un des paradoxes les plus frappants de la mondialisation culturelle : la reproduction, presque mécanique, d’un imaginaire de Noël façonné en Europe et diffusé partout, sans toujours tenir compte des environnements, des climats et des identités locales.

L’impérialisme de l’universel : pourquoi nos Noëls se ressemblent tous ?

Noël n’appartient à personne et parle à tout le monde. Pourtant, son esthétique dominante a été écrite ailleurs. Elle convoque les forêts enneigées, les rennes, les cheminées fumantes et les paysages hivernaux. Une iconographie née au croisement de traditions germaniques, de récits chrétiens et de puissantes industries culturelles, de Coca-Cola au cinéma hollywoodien, qui ont fixé durablement les codes visuels de la fête.

Le sociologue français Pierre Bourdieu mettait en garde contre ce mécanisme qu’il nommait « l’impérialisme de l’universel » : le fait de présenter comme universelles des manières de penser, de voir et de représenter le monde qui sont en réalité produites dans des contextes sociaux et culturels très situés. Autrement dit, ce qui est né quelque part finit par s’imposer partout, au risque d’éclipser d’autres imaginaires pourtant tout aussi légitimes.

Mais cette esthétique est-elle une fatalité ? Rien n’indique qu’un pays tropical, majoritairement musulman qui plus est, doive célébrer Noël exclusivement dans les codes du Nord pour en capter l’esprit.

Et si on célébrait enfin chez nous ? Ces initiatives qui réinventent la fête

Car l’esprit précède toujours la forme. Ce que célèbrent les décorations de Noël, au fond, c’est un temps suspendu : celui de la joie, du partage, de la lumière et du lien. Pourquoi, dès lors, ne pas offrir à cet esprit une traduction authentique, enracinée dans les paysages, les savoir-faire et les symboles du Sénégal ou des Antilles ?

On pourrait imaginer des palmes de cocotiers ou de filaos ornées de rouge profond, d’or mat ou de raphia. Des luminaires tissés inspirés des arts traditionnels. Et, au pied du « sapin », non pas des ours blancs importés mais des lions stylisés, figures de force et de transmission, héritiers majestueux du continent. Rien de tout cela n’altérerait la magie. Bien au contraire : cela lui rendrait sa profondeur, en la reliant à une culture vivante plutôt qu’à un décor standardisé.

La styliste sénégalaise Louise Turpin est, depuis des années, plébiscitée pour ses crèches accompagnées de poupons noirs, Jésus remplacé par un baigneur revêtu de pagne brodé et ses boules de Noël en tissu wax. En Martinique, la dinde aux marrons laisse la place aux fameux pâtés cochon, au pâté en pot et au boudin succulent. Le scrub (liqueur à base de pelures d’oranges et de rhum) fait aisément oublier le champagne. Dès le début décembre, l’esprit de fête et de retrouvailles est célébré dans les chantés Nwel (chants de Noël). À Ouagadougou, des artisans du Village artisanal proposent des micro-calebasses décorées en guise de boules de Noël et des guirlandes de cauris.

Réinventer Noël, ce n’est pas le dénaturer.

C’est, paradoxalement, le rendre véritablement universel. Chaque fois qu’un territoire adapte ce rituel à son environnement, il affirme que la fête peut être inclusive, ouverte, inventive. L’Afrique, comme les Caraïbes, ont là une occasion singulière de montrer qu’un imaginaire plus divers peut émerger, moins uniforme, plus vibrant, plus juste.

Et si, au lieu de copier fidèlement un Noël venu du froid, nous osions enfin ? À Fort-de-France, une boutique propose des crèches créoles où l’Enfant Jésus naît sous un ajoupa. Ces initiatives existent, discrètes mais obstinées. Elles prouvent qu’on peut célébrer sans se renier. Le changement n’attend pas une permission globale. Il commence dans un salon, une vitrine, un choix de décoration. Cette année, peut-être, sera la vôtre.

 

 

 

 

 

 

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