
La comédienne Déborah Lukumuena donne corps au combat du Dr Denis Mukwege et à l’espoir des survivantes de violences sexuelles dans la guerre en RDC.
Révélée en 2016 par le film « Divines » de Houda Benyamina, pour lequel elle a reçu le César de la meilleure actrice dans un second rôle, Déborah Lukumuena est aujourd’hui, près de dix ans après son sacre, à l’affiche du film « Muganga : celui qui soigne ». Réalisé par Marie-Hélène Roux, ce long-métrage retrace la vie du gynécologue et militant congolais Denis Mukwege, interprété à l’écran par l’acteur Isaach de Bankolé, et met en lumière son combat pour les femmes de l’Est du Congo, victimes de violences sexuelles dans une région en proie à la guerre. Un engagement fort pour lequel le médecin a reçu en 2018 le prix Nobel de la Paix.
Le reflet de la vie de centaines de milliers de femmes
Dans le film, Déborah prend les traits de Busira, une originaire de l’Est qui voit sa vie basculer après plusieurs agressions sexuelles perpétrées par des rebelles du M23, un groupe militaire occupant la province du Nord-Kivu, connue pour ses ressources minières et en proie au chaos depuis plus de 30 ans. Mais l’histoire de Busira n’est pas que faite de douleur. Grâce au docteur Denis Mukwege et aux femmes de l’hôpital de Panzi qu’il a fondé en 1999 à Bukavu, capitale du Sud-Kivu, pour y opérer et y recueillir les victimes et exilées fuyant la guerre, elle réussit à retrouver le chemin vers l’espoir. Si Busira est un personnage de fiction, son histoire demeure le reflet de la vie de centaines de milliers de femmes et de jeunes filles congolaises.
Le film est fait pour mettre en lumière un conflit qui n’est pas médiatisé.
Partiellement diffusé dans les salles en France, »Muganga : celui qui soigne » a franchi la barre symbolique des 100 000 entrées et déjà remporté au Festival du film francophone d’Angoulême le prix du meilleur acteur pour Isaach de Bankolé et le Valois du public. Rencontre post-projection avec cette comédienne solaire.

Quelles sont les raisons qui vous ont poussée à accepter d’interpréter un rôle aussi émotionnellement prenant et aussi douloureux ?
Parmi les raisons, il y a le fait que mes parents sont congolais. On est avec ce film sur un terrain personnel. Le Congo est mon deuxième pays et j’ai toujours entendu parler de ce conflit, mais de loin. Quand on m’a envoyé le scénario, ma participation était une évidence. Je voulais participer au récit de la guérison des femmes qui sont les premières victimes de la guerre.
Avez-vous suivi une préparation particulière pour le rôle, rencontré des victimes et discuté avec elles ?
Tous les acteurs ont eu des préparations différentes. J’ai eu de nombreuses discussions avec Marie-Hélène Roux, la réalisatrice du film, qui s’est rendue à l’hôpital de Panzi et qui a récolté une somme de témoignages. Je me suis également beaucoup documentée sur le conflit via le livre du Dr Mukwege et des documentaires. Il y a eu beaucoup de travail sur le plateau avec Marie-Hélène, qui s’assurait que « rien ne déborde trop » au niveau des émotions. J’ai aussi travaillé la langue, car c’était la première fois que je travaillais en lingala. Après, cela fait 10 ans que j’évolue dans le cinéma donc, de par la manière dont je prends le métier, je suis habituée à me conditionner pour jouer des rôles difficiles. C’est aussi pour ce genre de personnage que je fais ce métier. C’est véritablement un film à part dans ma vie.
Comment avez-vous vécu le fait de représenter à l’écran ces femmes ? Parce que l’on sait que ce sont des faits réels qui sont rapportés, avez-vous ressenti une émotion particulière ?
Pour ma part, le tournage qui s’est déroulé au Gabon était court, mais dès la première scène, j’ai été frappée de voir certains techniciens en larmes. Cela a posé le décor. Le moment le plus fort a probablement été lorsque j’ai quitté le Gabon. J’ai noué des liens avec les femmes qui ont été engagées comme figurantes, mais elles étaient toutes aussi touchées par le récit. Le « au revoir » qu’elles m’ont réservé était fort : elles se sont mises autour de moi et ont chanté et dansé.
Quel impact espérez-vous que Muganga ait sur le public ? Qui voudriez-vous convaincre ou alerter particulièrement ?
L’impact est déjà en train de se faire. Le film est fait pour mettre en lumière un conflit qui n’est pas médiatisé. Voir des gens sortir des salles en larmes, des gens qui veulent mettre en lumière ce qui se passe, c’est une victoire. Ce film est une alerte, une prise de conscience. J’ai envie que la communauté internationale reconnaisse ce conflit, aide le Dr Mukwege à avoir plus de reconnaissance et traduise les coupables et les complices en justice. Il faut que l’impact du film dépasse le film.
Regardez-vous les réactions sur les réseaux sociaux ?
On regarde évidemment les réactions sur les réseaux sociaux. C’est vital et urgent, car tout commence par l’émotion. Voir d’autres personnes être touchées, cela motive et cela transmet un message à l’industrie, surtout que cela fait près de 10 ans que le film doit se faire. On n’est que partiellement distribué, donc 70 000 entrées en une semaine, cela prouve que le film veut être vu par le public. On lit toutes les réactions, on essaie de répondre à toutes les questions, on accompagne le film pour que le dialogue persiste. On veut que le public s’empare du film pour que cela devienne son film.
Y a-t-il un message particulier que vous aimeriez transmettre aux Congolaises ?
Qu’on les voit, qu’on les entende. Que c’est leur douleur que l’on veut raconter et faire cesser, que plus personne ne tournera l’œil sur leur souffrance et que cela s’arrêtera un jour.
Quelles ont été les réactions de vos proches à la vue du film ?
Ma petite sœur était effondrée. C’est le choix dont elle est la plus fière. Ma grande sœur le voit prochainement
Quels sont vos rêves ou projets futurs, après Muganga ? Y a-t-il des rôles, des genres, des histoires que vous aimeriez explorer ?
Je passe à la réalisation. Je finis d’écrire mon premier long métrage qui porte sur la santé mentale des personnes noires.





