
À 34 ans, la designer anglo-jamaïcaine incarne un luxe spirituel et savant. Hermès lui confie la direction de la création de homme, entre tradition et réinvention.
Il est des nominations qui résonnent comme des manifestes. Dans le microcosme feutré et souvent prévisible du luxe, l’annonce de la nomination de Grace Wales Bonner au poste de directeur artistique de la mode masculine Hermès a produit une onde de choc aussi raffinée que radicale. Ce n’est pas simplement un changement de garde ; c’est un changement d’ère. Alors que le paysage de la mode, récemment, semblait célébrer une certaine restauration strictement masculine aux commandes créatives, Hermès, avec la clairvoyance tranquille qui caractérise la maison de luxe, a choisi l’antidote le étonnant mais le plus puissant qui soit.
Une inconnue au bataillon des influenceurs et du public
Pour succéder à l’immense Véronique Nichanian, qui a porté l’élégance masculine Hermès avec une constance et une maîtrise admirables pendant près de quatre décennies, il fallait bien plus qu’un simple styliste. Il fallait un esprit. Un intellect. Un archéologue des cultures et un poète de la modernité. En Grace Wales Bonner, la maison a trouvé son âme sœur contemporaine. Une inconnue au bataillon des influenceurs et du public, mais une pointure surveillée depuis des années par des connaisseurs. Il faut dire qu’avec sa frimousse qui rappelle un peu celle de Sade Adu, la chanteuse anglo-nigériane qui susurrait du « Sweetest Taboo » des années 90, front large, no make up et l’air d’avoir 15 ans et demi, Grace Wales Bonner a toujours usé de la discrétion comme d’une carte de visite en diamant. « Je ne fais pas de bruit, mais j’avance. » semble-t-elle murmurer.
Une grammaire du luxe jusqu’alors inédite

Dès ses premières heures à la prestigieuse école de mode Central Saint Martins, cette Londonienne née en 1990 ne se contentait pas de « créer des vêtements ». Sa collection de diplôme, Afrique Post-Coloniale, en 2014, était une thèse, un récit visuel où le tailleur britannique rencontrait la spiritualité et l’élégance de la diaspora africaine et caribéenne ( son papa est jamaïcain, sa maman anglaise). Ce n’était pas un pastiche ethnique, mais une relecture profonde, savante et profondément respectueuse. Elle ne s’inspirait pas de « l’Afrique » comme un décor exotique, mais en étudiait les courants philosophiques, les histoires tissées, la musique et la littérature pour en extraire une essence, une grammaire du luxe jusqu’alors inédite.
Son label éponyme, Wales Bonner, lancé peu après, est rapidement devenu bien plus qu’une marque : un laboratoire d’idées où le vêtement n’est que la matérialisation d’une recherche bien plus vaste. Son style ? Une élégance cérébrale et sensuelle. Une rigueur de la coupe : les blazers sont architecturaux, les pantalons d’un tombé parfait, magnifiée par un artisanat d’une richesse folle : broderies de perles inspirées de l’uniforme d’un régiment éthiopien, broderies du Mali, tissus précieux en collaboration avec des ateliers du Ghana. Chez elle, le luxe n’est pas un statut ; il est une spiritualité, une mémoire, une dignité restituée. C’est une élégance qui se mérite, car elle demande une certaine culture pour en saisir toutes les nuances.
Une intellectuelle de la mode déjà accomplie

La critique et les institutions ne s’y sont pas trompées. Son palmarès, déjà vertigineux pour une créatrice d’à peine 34 ans, parle pour lui : le prestigieux LVMH Prize en 2016, le British Fashion Council/Vogue Designer Fashion Fund, et une exposition personnelle au Musée d’Art moderne de Paris. Chaque reconnaissance a scellé l’idée que Grace Wales Bonner n’était pas une énième promesse, mais une intellectuelle de la mode déjà accomplie. En 2022, une de ses silhouettes figurait dans l’exposition dédiée à feu Alber Elbaz au musée Galliera à Paris. La jeune anglaise était alors dans le même espace que le noir-américain Christopher John Rogers et le Sud-Africain Thebe Magugu. Elbaz avait crée en 2019 la maison AZ Factory et rêvait de produire un défilé de mode réunissant les designers de mode les plus prometteurs. Ce sera à sa mort que ce vœu verra le jour au Palais Galliera avec 46 designers de mode de toutes générations et de toutes origines. Grace Wales Bonner était l’une de ces pépites.
Alors, qu’est-ce qui a séduit Hermès ? Tout.
« Je suis profondément honorée d’être nommée directrice de création du prêt-à-porter homme d’Hermès, se réjouit Wales Bonner citée dans le communiqué officiel de la maison. Ouvrir ce nouveau chapitre, m’inscrire dans une telle lignée d’artisans et de créateurs est pour moi un rêve. J’exprime toute ma gratitude à Axel Dumas et Pierre-Alexis Dumas qui me donnent l’opportunité d’apporter ma vision à cette maison si magique. »
Il faut dire qu’Hermès, c’est la culture du métier élevée au rang d’art. Grace Wales Bonner est une artisane des idées, dont le processus créatif est aussi méticuleux que celui d’un sellier façonnant un Kelly. Hermès, c’est une histoire longue, un patrimoine vivant. Elle, c’est une jeune historienne qui a déjà construit sa propre archive, sa propre mythologie. Hermès, c’est le refus de la mode jetable, le culte de l’objet intemporel et chargé de sens. Son travail est un plaidoyer constant pour la lenteur, la profondeur et la permanence.
Grace Wales Bonner n’arrive pas pour « révolutionner » Hermès – la maison est trop sage pour cela, mais pour en révéler de nouvelles résonances. On imagine déjà la façon dont elle va dialoguer avec les savoir-faire de la maison : un cuir teinté d’ocre ou d’indigo, une coupe de manteau qui mêle la fluidité d’un boubou à la précision d’un trench coat. Mais ne nous y trompons pas, Hermès ne l’a pas engagée pour qu’elle exprime sa propre ADN ni son amour présumé du reggae mais pour une approche inscrite et immuable qui façonne cette signature déjà centenaire. Et pour s’attirer plus de faveurs de la Gen Z qui semble faire la pluie et le beau temps.
Pas un geste politique ni l’expression d’une quelconque inclusivité
C’est cela, le vrai luxe au XXIe siècle : non pas l’étalage d’une richesse ostentatoire, mais la profondeur d’une culture. En confiant son vestiaire masculin à Grace Wales Bonner, Hermès ne fait pas un geste politique ni l’expression d’une quelconque inclusivité. Suit-il Dior qui a décelé dans la black culture le creuset d’une nouvelle élégance et d’un marché dynamique ? Un écho à Louboutin qui vient de s’offrir le bouillonnant Jaden Smith comme directeur artistique de son secteur homme? Pas certain ? Hermès fait un geste poétique. Et c’est infiniment plus puissant. Le futur de l’élégance masculine s’écrira désormais avec son encre précieuse, et nous avons tous une folle envie de voir la signature de Grace Wales Bonner. Rendez-vous en janvier 2027.




