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Mariusca, les mots, plus forts que la musique

Mariusca écrit pour respirer, slame pour exister, et transforme chaque silence en lumière, chaque mot en arme douce, chaque scène en terrain de dignité retrouvée.

Une figure incontournable du slam congolais

 

Le slam, c’est la poésie qui monte sur scène. Né dans les années 1980 à Chicago, ce genre d’expression orale mêle texte engagé, souffle intime et urgence de dire. Contrairement au rap, qui se pose sur une musique et respecte souvent une structure rythmique stricte, le slam se déclame a cappella, sans beat, sans refrain : juste la voix, le verbe et le silence qui suit. C’est une parole brute, un cri qui libère, qui interroge, qui rassemble.

Dans de nombreuses villes d’Afrique, cette forme poétique est devenue un espace de résistance, de guérison, et d’éveil. Et au Congo-Brazzaville, une femme incarne cette force des mots : Mariusca la Slameuse.

Sibiti dans le sang, le stylo comme seul abri

Depuis la sortie de son premier single, Slamourail, en 2018, elle s’est imposée comme une figure incontournable du slam congolais. Poétesse engagée à la plume acérée, elle aborde sans détour des thèmes tels que les violences faites aux femmes ou les injustices sociales. Née à Sibiti, ville située à environ 300 km à l’ouest de Brazzaville, Mariusca Mukenge, alias Mariusca la Slameuse, est l’aînée d’une fratrie de six enfants et juriste de formation. Elle dirige aujourd’hui l’association Slamurai, milite pour une professionnalisation du slam en Afrique centrale et a fondé le Festival international Slam Move.

Son histoire, elle l’écrit depuis l’enfance. Quand la guerre civile déchire son pays en 1997, elle trouve un refuge dans les mots pour oublier la peur et les horreurs. L’écriture devient son espace de liberté, intime, brut, salutaire. C’est au lycée qu’elle monte sur scène, d’abord comme comédienne. Puis à l’université, en 2015, elle croise la route du slameur Prodige Eveil. « Il a été une révélation. Avec lui, j’ai compris que le slam pouvait être une arme de transmission et pas seulement d’expression. » Depuis, la voix de Mariusca ne s’est plus jamais tue.

Debout dans la tempête, à voix nue

Pour cette jeune poétesse, le slam n’est pas un simple choix artistique, c’est une nécessité. « Cela m’a permis de tenir debout. C’est une manière de résister sans haine. » souffle-t-elle avec émotion. Ses textes sont des uppercuts poétiques, où se mêlent colère contenue et appel à la dignité. Elle y dénonce les violences faites aux femmes, les injustices sociales, mais aussi les silences complices.

Dans un pays où les femmes, artistes ou non, doivent encore affronter les préjugés, elle revendique sa place. Et surtout, elle crée des espaces pour les autres : jeunes, artistes débutants, voix marginalisées. Son expérience de juriste lui permet de structurer, négocier, défendre : « Il faut que les artistes comprennent aussi leurs droits. Sans cela, on les éteint. »

Des mots pour panser, des vers pour dénoncer

En 2018, elle lance Slam Move, premier festival dédié au slam en Afrique centrale. L’objectif ? Donner de la visibilité aux talents locaux, créer un réseau, bâtir une scène durable. Autour d’elle, une équipe passionnée qui croit à la puissance des mots et à la nécessité de structurer une filière culturelle viable. Avec Slamurai, elle multiplie les ateliers, les résidences, les formations. Et la militante s’engage aussi au sein de l’ONG TOSALA pour sensibiliser sur les violences faites aux femmes artistes. « La parole peut guérir, mais elle doit aussi secouer. Si on ne dit rien, rien ne change. »

Une armée de femmes en marche

Sa bibliothèque intime est peuplée d’autrices et de plumes puissantes : Fatou Diome, Michelle Obama, les poétesses africaines. Elle cite volontiers Angélique Kidjo, Mariama Bâ du Sénégal et plusieurs voix féminines congolaises encore dans l’ombre. À leurs côtés, elle puise une inspiration constante : « Ce sont des femmes qui avancent, même dans le tumulte le plus violent. »

Mariusca applaudit également l’action de personnalités politiques culturelles comme Marie France Lydie Hélène Pongault, actuelle ministre de l’Industrie culturelle, touristique, artistique et des Loisirs de la République du Congo, qui « tente de faire bouger les lignes malgré les fortes résistances », notamment en relançant le FESPAM, le Festival Panafricain de Musique. Plus de 200 artistes et musiciens ont performé sur scène en cette fin juillet 2025, réunissant danseurs traditionnels, musiciens contemporains et influences modernes dans une énergie pluridisciplinaire.

Des voix à l’unisson, pas de combat solitaire

Son histoire, elle l’écrit depuis l’enfance.

 

La voix de Mariusca est claire : les femmes ont toujours été là, mais on les a souvent tues. « On parle beaucoup des chanteurs, des musiciens, mais qui parle des pionnières ? » regrette-t-elle. Il faut continuer à raconter ces histoires effacées. Elle-même se bat pour ouvrir la voie à d’autres. Chaque performance devient acte militant. Chaque atelier, une promesse d’avenir. Elle le répète à l’envi : « Même dans l’ombre, soyez la lumière du monde. »

L’enfant de Sibiti ne croit pas aux combats solitaires. Ce qu’elle porte, c’est une vision collective : des femmes qui se relèvent, qui prennent la parole, qui agissent. Elle encourage les jeunes générations à se définir par elles-mêmes, à créer leur espace. Son rêve ? Une Afrique où les femmes, artistes, activistes, penseuses, soient visibles, écoutées, et protégées. Un Congo où les mots ne blessent plus, mais libèrent. Une Afrique fière, portée par des voix comme la sienne.

Photos : Mirna Kintombo

 

 

 

 

 

 

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