Samedi 26 septembre, la Salle Cortot était presque pleine pour Kind of Opera, l’hommage d’Africa Lyric’s Opera et de BRUNE à Miles Davis, né le 26 mai 1926. Six musiciens et deux parties ont servi un même pari : faire entendre le trompettiste là où on ne l’attend pas.
Le public de la Salle Cortot connaît la maison. Les habitués viennent chercher ici une programmation exigeante, dans cet écrin boisé dessiné par Auguste Perret et réputé pour son acoustique. Ce samedi soir, ils côtoyaient un autre public, venu soutenir les voix lyriques d’Afrique et de ses diasporas, qu’Africa Lyric’s Opera forme et accompagne depuis 2007. Les deux se sont retrouvés sans peine. Le parti pris de la soirée avait de quoi les réunir : traiter Miles Davis non seulement comme une légende du jazz, ce qu’il est, mais comme l’un des compositeurs majeurs du XXe siècle, en conversation avec la musique classique et contemporaine de son temps.
Entre les morceaux, François Thomas, l’un des directeurs de BRUNE, a tenu le fil. Il donnait une date, une anecdote, et assumait un rapprochement quand les archives restent muettes. La salle a suivi de bon cœur. Bach ouvrait le bal avec le Prélude en do majeur, que Miles avait redécouvert en 1972 grâce à l’arrangeur Paul Buckmaster. Venaient ensuite Messiaen, Debussy et Ravel, portés par la soprano Elisabeth Moussous, la mezzo-soprano Julie-Anne Moutongo-Black et le pianiste Francis Paraïso. Le lien avec Miles passe par Bill Evans, pianiste nourri de musique française, et par un même goût du timbre, de la demi-teinte et du silence. Avec En Aranjuez con tu amor, version chantée du concerto de Rodrigo dont Miles et Gil Evans firent le cœur de Sketches of Spain, la filiation devenait directe. La Gymnopédie n° 1 de Satie, en duo piano et basse, servait de passerelle vers la suite.


photos : Grandes Voix Lyriques d’Afrique et Cheick Sylla
Puis le jazz vint
Seconde partie, autre lumière, même ambiance. Thierry Fanfant à la basse et à la direction musicale, Mario Canonge au piano et Valérie Belinga au chant se sont emparés de Blue in Green, enregistré le 2 mars 1959 pour Kind of Blue. Suivaient deux pièces signées par des anciens du second quintette : Chan’s Song, de Herbie Hancock, écrite pour Autour de minuit de Bertrand Tavernier, et Speak No Evil, de Wayne Shorter. Joué en duo, So What retrouvait le dialogue de l’original, la basse qui interroge et le piano qui répond. All Blues, avec sa basse obstinée à six-huit, avançait par petits déplacements jusqu’à refermer la boucle.
Le rappel a tout résumé. Les six artistes se sont retrouvés sur scène pour Summertime, l’air de Porgy and Bess que Miles avait enregistré avec Gil Evans en 1958. C’était le seul véritable air d’opéra de la soirée. Il rendait aux voix lyriques ce que la trompette leur avait emprunté pendant des décennies. Le public, lui, ne s’y est pas trompé : il l’a redemandé deux fois. Le concert ne cherchait pas à opposer les genres, il voulait les faire se répondre. Pour ses 100 ans, Miles Davis a eu droit à mieux qu’une commémoration : une conversation entre classique, jazz et voix lyriques.
FT avec Chloe Kalusevi